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Phare des Héaux
de Bréhat
Construit
pour baliser le débouché occidental du golfe de
Saint-Malo, le phare des Héaux-de-Bréhat se trouve
sur un rocher submergé à chaque marée, à
10 km environ au Nord-Ouest de l'île de Bréhat, dans
une zone de récifs, de courants violents et de déferlantes
portant le nom d'Epées de Tréguier. Ce phare, le
plus haut en mer de France, s'élève à 57m
au-dessus du niveau de la mer et a été construit
par l'ingénieur des Ponts et Chaussées et directeur
du Service des Phares et Balises Léonce
Reynaud. Un difficile chantier à l'architecture
avangardiste qui dura de 1835 à 1839.
Les deux documents qui suivent ont été extraits
d'un journal de l'époque, "Le Magasin pittoresque".
Le premier est daté de 1845. En voici les retranscriptions.
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Edouard Charton fonde en février 1833 le premier mensuel
français, "Le Magasin pittoresque". Sa préoccupation
première sera l'éducation populaire. Le périodique
est illustré dans ce but dès sa création.
L'essentiel des articles étaient non signés et le
journal très peu engagé politiquement. Il connut
un succès immédiat. La richesse de ses publications
en fit un ouvrage de référence où puisaient
les chercheurs et les écrivains (dont Jules Verne)
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Construction du phare
de Bréhat (doc 1.)
L'attention de l 'administration avait été attirée
depuis longtemps sur les difficultés que présente
la navigation sur la côte nord de la Bretagne, au débouché
du golfe important qui s'étend entre cette presqu'île
et celle du Cotentin.
Une enquête fut ouverte sur la question de savoir s'il convenait
de placer le phare, jugé nécessaire, au Sud et au
Nord de la passe étroite que fréquentent les navire
entre les écueils de Roquedouve et ceux des Héaux
de Bréhat. Le résultat de l'enquête fut favorable
à ce dernier emplacement, et en 1834, un ingénieur
des ponts et chaussées, M. Reynaud, fut envoyé sur
les lieux pour étudier d'abord les dispositions à
adopter, et les mettre plus tard à exécution.
La première année fut consacrée à
l'étude des localités et des ressources qu'elles
pouvaient offrir en matériaux, en hommes, en moyens de
transport. La difficulté était de trouver au milieu
des dangereux rochers des Héaux un point que les navires,
dans la belle saison, pussent accoster habituellement sans trop
de péril pour le service de la construction. M. Reynaud
se décida pour un point situé dans une sorte d 'échancrure
sur le bord sud du plateau des rochers, laquelle offre un peu
d'abri contre les vents du large. Malheureusement la partie du
plateau à portée de ce mouillage, le seul qui pût
assurer la plus grande célérité possible
à la construction, se couvre dans les hautes marées
d'une quantité d'eau d'environ 4m50. C'était un
inconvénient. Mais, en raison de la difficulté du
transport des matériaux sur une surface aussi hérissée
que celle de ce plateau, tout compte fait, il fut reconnu que
le choix de cet emplacement conduisait au minimum de dépenses.
C'était maintenant à la science de découvrir
les moyens de triompher des obstacles que cette submersion alternative
des travaux dans une mer aussi violente allait offrir.
Plan._ L'élévation
de la lanterne était fixée par la nécessité
de l'éclairage dans un rayon donné : elle devait
être de 50 mètres.
Dans un but de stabilité qui est devenu pour l'ingénieur
un principe d'élégance, l'édifice a été
partagé en deux parties principales. La première,
concave à sa base, est en maçonnerie pleine jusqu'à
un mètre au-dessus du niveau des plus hautes mers : elle
a 13m70 de diamètre à son pied et 8m60 à
son sommet. La seconde, reposant sur une base considérée
comme inébranlable, présente le degré de
légèreté qu'il eût paru convenable
d'assigner à une tour de même hauteur destinée
à être exécutée sur le continent. L'épaisseur
du mur est de 1m30 dans le bas et de 0m85 dans le haut. L'intérieur
est divisé en plusieurs étages. Une galerie extérieure
est placée au niveau de la chambre de la lanterne ; et
au-dessus du bandeau qui termine la première partie de
la tour, il y en a une seconde destinée à servir
de promenoir aux gardiens. La porte d'entrée est ouverte
du côté opposé aux vents régnants,
à un mètre au-dessus du niveau des plus hautes mers.
On y accède au moyen d'une échelle en bronze encastrée
dans la maçonnerie. A la suite est un escalier, droit d'abord,
puis circulaire, qui met en communication les divers étages.
Toute la construction est en granite, à l'exception des
voûtes, qui sont en briques.
Dispositions contre la mer._
Il est clair que la difficulté principale du travail devait
consister dans l'érection du massif plein, autrement dit
de la partie sous-marine de la construction. Une fois au-dessus
du niveau des hautes mers, les opérations devenaient non
seulement plus commodes, mais elles se trouvaient affranchies
des chances les plus critiques. Désormais on n'avait plus
affaire à la mer que pour la question du débarquement,
et l'on bâtissait en quelque sorte sur une île. Mais
tout dépendait de la solidité de cette île
artificielle. C'est donc là qu'on avait dû réunir
toutes les précautions.
Le roc sur lequel repose la construction est formé par
un porphyre noir extrêmement dur et résistant. Néanmoins,
comme il présentait en quelques endroits des fissures,
on a commencé par se débarrasser de toutes les parties
superficielle, afin de prendre une base parfaitement saine ; et
comme il importait en même temps que le pied de la construction
ne pût jamais être déchaussé, on a adopté
les mesures nécessaires pour qu'il fût complètement
enfoncé dans le corps du rocher. Dans ce but, une surface
annulaire de 11m70 de diamètre, destinée à
supporter la maçonnerie en pierre de taille, a été
entaillée au pic dans le porphyre, sur un demi-mètre
environ de profondeur, et dressée avec la dernière
exactitude ; travail d'une excessive difficulté à
cause de la dureté de la roche, mais fondamental pour l'avenir.
C'est dans cette rainure, ainsi protégée par toute
la masse du porphyre, qu'ont été déposées
les premières assises. Quant à la partie du rocher
correspondant au vide intérieur de la tour, rien n'obligeant
à de tels soins à son égard, elle est demeurée
à l'état brut, et l'on s'est contenté de
la recouvrit de béton et de maçonnerie de blocaille.
Dans la construction du massif plein, on devait s'appliquer à
rendre toutes les pierres solidaires l'une de l'autre, afin que
la mer qui venait les recouvrir et souvent les battre avec une
grande force avant que les mortiers n'eussent pris leur consistance,
ne pût les entraîner, ni même les déranger.
Les ingénieurs anglais ont imaginé dans ce but des
appareils fort compliqués, consistant dans l'enchevêtrement
des pierres suivant toutes sortes de lignes en zigzag, et dans
la liaison de chacune d'elles avec l'assise inférieure
par des barreaux de fer. M. Reynaud crut pouvoir se dispenser
de ce système trop dispendieux. Le but à atteindre
était, en effet, non d'éviter toute avarie, mais
d'opérer avec la moindre dépense, et par conséquent
il n'y avait point à reculer devant des avaries qu'il eût
été plus dispendieux de prévenir que de réparer.
De là il s'est trouvé conduit à ne pas fixer
chaque pierre en particulier, mais à se contenter d'arrêter
par quelques points la masse totale que l'on supposait pouvoir
mettre en place pendant chaque marée. Chaque assise fut
donc divisée, dans cette intention, en un certain nombre
de portions, douze pour les assises du bas, huit pour celles du
haut. Toutes les pierres de ces grands claveaux s'appuyaient les
unes sur les autres au moyen de tailles saillantes et rentrantes,
et de plus, celles des angles étaient fixées sur
l'assise inférieure par des dés de granit. L'expérience
a montré que cette disposition si simple était suffisante.
Jamais on n'a éprouvé d'avaries, toutes les fois
que l'on a pu poser, avant le retour de la mer, les douze à
quinze pierres composant un de ces ensembles. Quand on en a été
empêché, les pierres ont été quelquefois
entraînées, et souvent à une grande distance,
par l'agitation de la mer. En somme, d'après les comptes,
il n'y a pas eu, en tout, plus de douze pierres de perdues. Ce
même mode de construction a été continué
jusqu'à quatre mètres au-dessus du niveau des hautes
mers, à cause des lames qui déferlent parfois avec
une violence extrême jusqu'à cette hauteur.
L'appareil du reste de l'édifice a été achevé
en granite du qualité supérieure, dans les conditions
ordinaires de maçonnerie, mais en s'astreignant seulement
à une précision extrême dans l'exécution.
L'ingénieur s'est arrêté, pour le profil concave
de la base, à un arc d'ellipse, comme se liant avec la
partie rectiligne de la tour d'une manière à la
fois plus satisfaisant pour l'il et peut-être plus
favorable pour le glissement des lames qu'un arc de cercle, dont
le raccordement ne se serait point opéré suivant
une gradation de courbure aussi bien ménagé. Le
résultat en est effectivement très avantageux. Les
lames, lorsque la mer est forte, remontent très haut tout
du long, communiquent à la tour d'autant moins d'ébranlement
que la force dont elles sont animées s'emploie plus complètement
à les élever.
Organisation des travaux._
Une construction exposée à d'aussi grandes éventualités
ne pouvait être soumise entièrement au principe de
l'adjudication. Il fut décidé par l'administration
que l'on ne confierait à un entrepreneur que la partie
des travaux susceptible d'être exécutée en
dehors de toutes les chances de mer, c'est-à-dire la fourniture
et la préparation des matériaux, et que la mise
en lace, ainsi que le transport, s'exécuteraient aux frais
de l'administration, sous les ordres directs de l'ingénieur.
L'île de Bréhat, située à trois lieues
environ du rocher des Héaux, fut choisie pour l'établissement
des chantiers comme offrant le point le plus favorable de tous
les environs. Outre que cette île présente, en effet,
plusieurs havres d'échouage parfaitement abrités.
Il se trouve ue les courants de marée la placent dans des
conditions toutes particulières à l'égard
du rocher des Héaux : le jusant porte de l'île au
rocher et le flot ramène du rocher à l'île
; et c'est justement à mer basse que devaient s'opérer
les débarquements. Enfin l'île présentait
toutes les ressources désirables pour le logement et la
nourriture des nombreux ouvriers qu'exigeait un travail aussi
considérable. 
Une jetée en pierres sèches de cinquante mètres
de longueur fût construite dans un des havres, celui de
la Corderie, ouvert précisément en face des Héaux,
pour faciliter les embarquements et débarquements. Le mouvement
de navigation était considérable. Outre les bâtiments
qui transportaient sur le rocher les matériaux préparés
dans l'île, un plus grand nombre encore était employé
à amener à Bréhat les matériaux bruts.
Le granit venait de l'île Grande, îlot situé
à dix lieues à l'ouest : la chaux, du bassin de
la Loire ; les bois, de Saint-Malo ; enfin, les puits de l'île
ne fournissant point assez d'eau pour les mortiers et le surcroît
de la population, on était obligé d'en tirer, ainsi
que des vivres, du continent. 
Une soixantaine d'ouvriers avaient paru suffisants pour le travail
à exécuter sur le rocher. Il fallait qu'ils y fussent
logés, car la navigation était trop incertaine et
le temps pendant lequel les bâtiments pouvaient stationner
trop court pour que l'on pût songer à les renvoyer
chaque jour à terre. Heureusement, à très
peu de distance de l'emplacement hoisi pour la construction, se
trouvaient deux aiguilles de porphyre assez rapprochées
l'une de l'autre et assez élevés pour demeurer constamment
au-dessus du niveau de la mer. L'intervalle qui les séparait
fut comblé en partie en pierres sèches, partie en
maçonnerie, jusqu'à quatre mètres au-dessus
du niveau des plus hautes mers, et l'on obtint ainsi une plate
forme assez durable, moyennant
réparations,
pour l'usage que l'on voulait en faire. Les logements et une tour
en charpente destinée à soutenir un phare provisoire
y furent installés. L'espace à partager n'était
pas grand. Dans la tour, outre le magasin et le logement des gardiens,
fut placée la chambre de l'ingénieur. A droite,
en faisant sauter le rocher, on put conquérir une chambre
longue et étroite pour les conducteurs. A gauche, en avant,
la cuisine et le garde-manger. Sur le côté, le réfectoire
des ouvriers. Dans le fond, leur chambre. Elle était bien
remplie. Des lits aussi rapprochés que possible en faisaient
le tour sur deux rangs dans la hauteur. Une troisième rangée
de lits était établie dans le réfectoire,
au-dessus de la table. Enfin, à gauche, sur une anfractuosité
du rocher, on avait trouvé moyen de construire une petite
forge, mais dans laquelle il était souvent impossible de
se tenir pendant la haute mer.
On avait d'abord autorisé chaque ouvrier à se nourrir
à sa guise ; mais quelques cas de scorbut s'étant
déclarés, l'ingénieur sentit la nécessité
d'imposer à son monde une nourriture convenable. Il institua
dans ce but une cantine astreinte à se tenir fournie de
vivres pour six semaines au moins, dans la prévision des
mauvais temps qui coupent toute communication avec la terre, et
les ouvriers furent assujettis à y prendre pension. D'autres
mesures d'hygiène furent encore prises. Chaque jour, les
hamacs étaient exposés pendant un certain temps
en plein air ; chaque semaine, les logements étaient blanchis
à la chaux, et chaque semaine aussi on se baignait. Grâce
à ces précautions, la terrible maladie qui s'était
fait craindre disparut, et l'état sanitaire de tant d'hommes
accumulés demeura constamment satisfaisant.
Chaque jour, dès que la mer s'était retirée,
les ouvriers se rendaient au travail, et les heures des repas
étaient combinées à chaque fois de manière
qu'ils ne fussent point distraits pendant toute la marée.
Au moment où la mer, en remontant, allait les forcer à
se retirer, une cloche donnait le signal. On se hâtait de
couvrir avec du ciment (ciment qui jouit de la propriété
de durcir instantanément) les portions de maçonnerie
qui venaient d'être terminées, et l'on courait se
réfugier dans les logements. Quelquefois la mer s'élevait
avec une rapidité prodigieuse, et malheur aux retardataires,
car ils n'avaient d'autre ressource que de se jeter bien vite
à l'eau avant que la profondeur fût devenue dangereuse
: c'était un divertissement de tous les jours. Les travaux
marchaient sans interruption toutes les fois que l'état
de la mer permettait de communiquer avec le chantier. On se contentait
de donner de temps des congés de quelques jours aux hommes
qui en demandaient. Grâce à toutes ces mesures d'ordre
et de surveillance, on n'a pas eu à regretter la perte
d'un seul membre de cette petite colonie, bien qu'il se soit perdu,
pendant la durée des travaux, plusieurs bâtiments,
et plus malheureusement encore plusieurs visiteurs.
Préparation et déchargement
des matériaux. Les blocs de granite, extraits
des carrières de l'Ile-Grande, et choisis avec soin, étaient
transportés sur les chantiers de Bréhat et taillés,
selon les formes voulues, d'après les plans de l'ingénieur.
Sauf les voûtes et le centre du massif inférieur,
il n'a été employé aucune pierre de moins
de 1 000 kilogrammes. Plusieurs sont du poids de 3 500. Leurs
dimensions sont d'ailleurs exactement indiquées sur les
coupes. Cette opération terminée, les pierres de
chaque assise étaient posées à sec, les unes
à côté des autres, sur une plate-forme horizontale,
afin que l'ajustement de leur ensemble pût être vérifié
et corrigé jusque dans le moindre détail. Chaque
assise étant de la sorte parfaitement assurée, les
diverses pierres qui la composaient étaient numérotées
et chargées avec ordre, entourées chacune de paillassons
et de cordes nécessaires pour les accrocher, sur des bâtiments
pontés de 35 à 40 tonneaux. 
Quand le temps paraissait devoir être assez calme pour le
déchargement ces bâtiments partaient avec le jusant
pour le rocher.
Entre l'emplacement du phare et la roche au pied de laquelle les
marins pouvaient accoster, s'élevait une pointe placée
un peu au-dessus du niveau des hautes mers, et dont le sommet,
élargi par une bonne maçonnerie qu'il servait à
soutenir, donna une espèce de plate-forme où furent
installés solidement une grue ainsi que les treuils pour
le débarquement. Une autre grue, entièrement couverte
à haute mer, susceptible d'être mise en mouvement
par ces treuils au moyen de poulies de renvoi, était disposée
sur la roche d'accostement, à l'extrémité
d'un petit chemin de fer posé sur des pièces de
charpente, et dirigé vers le pied de la plate-forme. D'autres
grues, destinées au travail de la construction, étaient
placées sur la tour même.
Toutes les fois que la mer était suffisamment calme et
au niveau convenable pour que l'on pût accoster, le navire
à décharger s'approchait de la pointe la plus avancée.
On commençait par le maintenir, aussi fixement que possible,
au moyen de quatre amarres, deux attachées sur le rocher,
deux autres sur des bouées mouillées au large. Mais
la fixité complète qui eût été
si utile pour le débarquement était impossible.
Il y avait naturellement un premier mouvement dans le sens de
la verticale, par suite des oscillations de la mer, un autre dans
le sens horizontal, par suite de ce qu'il était impossible
de roidir tout-à fait les amarres. Le premier, moyennant
un peu d'attention au moment d'enlever les pierres, était
à peu près sans inconvénient, et le second
fut combattu au moyen d'une
disposition
très simple. Il fallait évidemment, pour éviter
toute avarie, que le sommet de l'arbre incliné de la grue
pût suivre à peu près le navire dans tous
ses petits déplacements, de manière à se
trouver toujours au-dessus du panneau par lequel devait passer
la pierre déposée à fond de cale. A cet effet,
on imagina de lier l'extrémité supérieure
de cet arbre à deux amarres maintenues par des hommes placés,
l'un à l'avant, l'autre à l'arrière du bâtiment,
de façon qu'elle était obligée de suivre
à peu près les petits mouvements exécutés
par le navire dans le sens de sa longueur, et par conséquent
le câble passant sur la poulie située à cette
extrémité demeurait toujours sensiblement dans le
milieu de l'ouverture du panneau. Il n'y a pas eu pendant toute
la durée des travaux, grâce à cet arrangement
si simple, une seule pierre d'endommagée.
Dès que les ouvriers placés sur la plate-forme avaient
élevé à une hauteur suffisante, à
l'aide des câbles de renvoi, la pierre suspendue au bras
de cette première grue, les hommes placés à
bord lâchaient les amarres attachées au bras incliné,
et ce bras, accomplissant alors de lui-même son mouvement
de conversion, venait déposer la pierre sur un petit chariot
amené au point convenable sur le chemin de fer. Ce petit
chariot, poussé par un homme, arrivait de là au
pied de la plate-forme, où une nouvelle grue, saisissant
la pierre, la transmettait, sans lui laisser toucher terre, à
moins de nécessité, à l'une des grues établies
sur la construction. Celle-ci était disposée de
manière à la déposer immédiatement
à sa place sur le lit de mortier apprêté au
même moment. La localité ne fournissant aucun lieu
de dépôt, il fallait que les pierres allassent directement,
comme vous venons de l'expliquer, du navire sur la maçonnerie.
C'est une manuvre qui n'était possible que pendant
un certain nombre de jours et à chaque fois pendant un
petit nombre d'heures durant la belle saison, et cette manuvre
a dû être exécutée près de dix
mille fois avant l'achèvement de la construction, car il
s'y trouve près de dix mille pierres de taille.
Pendant la première période, alors que la construction
n'avait pas encore atteint le niveau des hautes mers, la grue
était installée au centre de la tour sur une plate-forme
élevée d'un mètre au-dessus de ce niveau,
et soutenue par quatre forts poteaux fixés au rocher, et
qui ont été ensevelis peu à peu dans la maçonnerie
en blocage correspondant au vide intérieur de la tour.
Plus tard, à mesure que la tour s'est élevée,
le service s'est fait non plus seulement par cette grue centrale,
mais afin d'accélérer le transport, par une série
de grues échelonnées dans les divers étages
les unes au-dessus des autres.
La
grue principale, celle qui était destinée à
mettre définitivement des pierres à leur place,
avait été construite avec une précision toute
spéciale et d'après un système nouveau dû
à l'ingénieur. Comme cette grue a été
en quelque sorte le grand ouvrier de la construction, on nous
permettra de terminer en disant quelques mots. Ordinairement,
dans les machines de cette espèce, le bras incliné
est à un degré constant d'écartement du bras
vertical autour duquel il pivote ; de sorte que le poids ne peut
être transporté que sur la circonférence et
non dans 'intérieur du cercle. Dans les fonderies, on se
sert bien de grues qui, à l'aide d'un troisième
bras horizontal, le long duquel se meut à volonté
la poulie de suspension, évitent ce défaut ; mais
ces grues sont inapplicables toutes les fois que l'arbre vertical
a besoin d'être maintenu par des haubans, puisque ces haubans
empêcheraient nécessairement la rotation de l'arbre
horizontal. En Angleterre, on a imaginé, pour le service
des constructions analogues à celle-ci, de disposer le
bras incliné de manière que son inclinaison puisse
varier ; d'où il suit qu'en diminuant cette inclinaison,
on rapproche le poids du pied de l'arbre vertical, comme on l'en
éloigne en augmentant au contraire l'inclinaison. Mais
il y a un inconvénient manifeste, c'est que le poids, s'il
se trouvait à la hauteur convenable quand il était
sur la circonférence, se trouve à une hauteur trop
grande quand il est parvenu dans l'intérieur ; car le bras
incliné le relève en se relevant lui-même,
et la réciproque a lieu également. Il y a donc perte
de force, et par suite de temps, puisque l'on ne peut opérer
aucune translation qu'a condition d'élever le poids inutilement.
Sur le rocher de Bréhat, dans la grue employée à
déposer les pierres au pourtour et dans l'intérieur
du massif, grâce à un mécanisme fort ingénieux,
cette manuvre inutile était complètement évitée.
Les deux treuils, celui qui élève le poids et celui
qui fait mouvoir l'arbre incliné, étaient combinés
de telle manière que quand celui qui retient l'arbre s'enroulait,
celui qui suspendait le poids se déroulait, et justement
de la quantité nécessaire pour que le poids restât
toujours à la même hauteur au-dessus de la base,
quelque position que prit le bras incliné, la pierre une
fois suspendue, il était donc facile de la conduire dans
l'intérieur de la tour, partout où il était
nécessaire, puisqu'elle ne faisait plus que glisser horizontalement.
C'est un mécanisme qu'il serait peut-être utile d'imiter
dans des circonstances semblables, et même dans les fonderies.
Historique._ Tels sont en
résumé des moyens à l'aide desquels s'est
élevé ce bel édifice. On peut justement le
nommer sans égal, car il s'en faut que des deux phares
du même genre dont s'enorgueillissent les Anglais, celui
d'Edystone et celui de Belleroch, soient dans des proportions
aussi monumentales.
Ce
n'est pas l'habile ingénieur qui a dirigé ces grands
travaux qui nous reprochera de nous être plutôt attaché
dans cet exposé à mettre en lumière ses procédés,
qu'à faire valoir les difficultés de toute nature
de la part des homme comme de celle des éléments
qu'il a dû vaincre. Il y a consacré six ans. La première
année a été employée à l'étude
des localités et à la rédaction des projets
; la seconde, à l'établissement des logements et
de la rainure dans le rocher ; la troisième, à la
construction du massif plein ; pendant la quatrième, la
tour s'est élevée à la première galerie
; pendant la cinquième, un peu au-dessous du couronnement
; enfin, en 1839, on a pu poser la lanterne. Le monument porte
cette simple inscription : Cet édifice commencé
en 1836 a été terminé en 1839, Louis-Philippe
régnant. L'événement le plus grave eut lieu
au commencement de la campane de 1836. Toutes les machines étaient
en place, et l'on se préparait à poser la première
pierre, quand tout fut enlevé par un coup de mer extraordinaire.
Nous avons entendu raconter à l'ingénieur le chagrin
cruel qu'il éprouva lorsqu'en arrivant au rocher dont il
s'était trouvé séparé pendant trois
jours par la tempête, il aperçut tous ses travaux
balayés, la plupart de ses ouvriers blessés, tous
démoralisés, et au milieu de tout cela, les marins,
qui n'avaient jamais voulu croire à la possibilité
de la construction, souriant. Il ne perdit pas courage et sut
relever ses hommes en même temps que ses appareil. Dès
la quatrième année, obtenant un commencement de
récompense, M. Reynaud était appelé par le
suffrage unanime des professeurs à la chaire d'architecture
de l'école polytechnique. Il a été nommé
depuis lors ingénieur en chef, et c'est à lui que
Paris doit un de ses plus beaux monuments d'architecture civile,
la gare du chemin de fer du Nord.
_________________________________________
PARIS. TYPOGRAPHIE DE J. BEST,
Rue Saint-Maur-Saint-Germain, 15.
Courrier non signé
envoyé à Edouard Charton (doc 2.)
A M. Le rédacteur du Magasin pittoresque
Monsieur,
Vous ne vous êtes pas trompé en supposant que, dans
mon voyage en Bretagne, j'avais dû visiter le phare de Bréhat.
Je me serais bien bardé de négliger un monument
qui passe déjà dans le pays pour une merveille.
Plus les dolmens et les menhirs qui rendent si célèbre
le sol classique du druidisme me paraissaient de dignes monuments,
plus j'étais jaloux de toucher du doigt, tout à
côté, quelque bonne preuve qui me fit sentir que
nos pères n'étaient en définitive, comparativement
à nous, que des enfants. Qu'auraient dit en effet ces hommes
des anciens âges, vu leurs moyens, un miracle du bras de
l'homme, s'ils avaient pu apercevoir une flèche, ou pour
dire tout simplement la chose, un grand chandelier de granite,
de cent cinquante pieds de hauteur, planté en pleine mer,
à deux lieues de la terre, et défiant tranquillement,
au milieu de ce Océan si redouté, la fureur des
vagues amassées par les remous contre lui ? Je m'imagine
que quelque beau conte de fée leur aurait bientôt
rendu raison de cette construction, et que l'honneur de la baguette
magique n'aurait pas manqué de recevoir bien de l'accroissement
d'un tel coup. Ce que je puis du moins vous assurer, c'est que
comme il y a aujourd'hui en Bretagne bien des gens qui ne croient
plus aux ouvrages des fées, il s'en trouve aussi qui ne
veulent pas croire davantage à la possibilité de
cette tour incomparable. J'ai vu dans un village, à quelques
lieues de la côte, un vieux matelot qui hochait la tête
en riant, tandis qu'on lui parlait de la tour à dix étages
bâtie par un Parisien au milieu de ces rochers sous-marins
qu'il connaissait si bien, et sur lesquels la mer se brise si
terriblement que les pêcheurs même ne s'y engagent
pas volontiers. Il paraît qu'il y en a beaucoup d'autres
qui, sachant également les lieux, ne donnent pas non plus
dans la plaisanterie. Il en arrivait par compagnies, de plus de
vint lieues de distance. Je me persuade qu'ils ont beaucoup servi
à la popularité que ce singulier édifice
a prise partout dans les sillages, car il s'agit ici d'une contrée
où l'hostilité des paroissiens n'est guère
de mode. Pour ma part, je me rappelle qu'au-dessus de Lézardrieux,
remarquant une belle allée séculaire, vers le milieu
de laquelle il manquait malheureusement deux arbres, vide regrettable,
il me fut répondu que le propriétaire du manoir
les avait fait ôter pour mieux voir la Tour. Comment me
serais-je contenté d'apercevoir la merveille, comme ce
brave cultivateur, d'un point de vue si éloigné
? Elle ne me faisait l'effet que d'une petite baguette blanche
se dressant hors de l'azur de l'eau : c'était magique,
mais pas assez. La distance était bien de quatre lieues.
Je voulus donc me rapprocher. C'était facile. J'avais une
lettre de recommandation pour M. Bourdeau, conducteur des ponts
et chaussées à Tréguier, un de ces hommes
modestes, probes, dévoués au devoir, comme nos administrations
en cachent tant, et qui après avoir habité cinq
ans sur ces affreux rochers, avec son ingénieur, pour la
construction du phare, est demeuré chargé de sa
surveillance. Au nom du phare, son regard s'anima, et il voulut
lui-même me conduire. Le temps était assez beau ;
nous descendîmes tranquillement le Tréguier sur un
bateau avec le flot du jusant, et arrivâmes à la
pointe d'Enfer, à l'embouchure de la rivière. Nous
trouvâmes enfin le pilote. La mer commençait à
se relever, et le canot, échoué sur la plage, allait
bientôt se trouver à flot. Le pilote cependant n'avait
pas l'air trop en train. Il regardait la mer et ne disait rien.
A toutes mes questions : " Mais enfin, n'y a-t-il pas moyen
de partir ? Ne pouvons-nous pas atteindre le phare avant la nuit
? " Il se contentait de répondre des " si fait,
si fait " un peu brefs. Je savais par expérience qu'il
ne faut jamais trop presser les pilotes, car il suffit souvent
de leur commander une chose pour qu'ils la fassent, dès
qu'il n'y a pas impossibilité manifeste qu'elle réussisse.
J'allais prendre dans les alentours quelques information, et comme
j'appris que le bonhomme faisait en ce moment sa moisson, je m'imaginai
que de là venait le peu de faveur que trouvaient près
de lui mes goût nautiques. Je lui dis donc nettement : "
Eh bien, s'il y a moyen d'arriver, partons. " Il me demanda
la permission de prendre son frère, gaillard robuste, et
mous partîmes.
Une heure et demie après nous arrivions à la tour.
Je n'oublierai jamais ce spectacle. En même temps que le
flot, le vent s'était levé ; les courants chargés
de grosses vagues se précipitaient entre les rochers comme
des cataractes, les dentelures que l'eau n'avait point encore
recouverte frappées de coups terribles, faisaient un fracas
à ne pouvoir s'entendre ; tout était en ébullition
: il faut que vous sachiez que, sur ce point, le flux, dans ses
six heures, fit monter la mer d'environ quarante pieds. Figurez-vous
donc, quand le vent s'en mêle, ce qui peut résulter
d'un pareil phénomène en présence d'une rangée
de rochers qui barrent le passage. Mais le plus extraordinaire,
c'était cette tour, qui de loin nous paraissait une aiguille,
et qui maintenant nous écrasait sous son énorme
masse que nous contemplions, la tête renversée en
arrière. Son pied trempait déjà, et les lames,
déferlant contre la base, semblaient ensuite ramper tout
du long en la léchant, jusqu'à ce que, parvenue
à une certaine hauteur, le vent les projetât en avant
par grandes écumes blanches.. Les gardiens qui, à
notre approche, s'étaient montrés sur le porte avec
des rouleaux d'amarres à nous lancer, avaient bientôt
été obligés de battre en retraite et de fermer
leur panneau de bronze car la mer faisait mine de vouloir enfoncer,
tant elle y frappa à chaque fois qu'elle jaillissait jusque
là. Pour le moment il n'y avait pas moyen de songer à
entrer. Autant aurait
.. essayer d'accoster une de ces horribles
dents que nous apercevions autour de nous, et que la mer, dans
ses oscillations, couvrait et découvrait alternativement.
Notre pauvre barque, si solide qu'elle fût, se serait brisée
comme un pot de terre. Au fond, la tout n'était en effet
qu'un rocher artificiel. " Pour celui-là, me dit le
pilote, il durera je vous assure, plus longtemps que les autres.
" Il disait vrai car les rocher sont toujours quelques fissures
dans lesquelles la mer frappe comme un coin, jusqu'à ce
qu'elle ébranle enfin toute la masse et la démolisse,
tandis que la surface du phare, elle, était parfaitement
lisse. Le pilote, qui connaissait toutes les passes ce ses parages
comme les ruelles d'un quartier, et qui gouvernait à côté
des roches dont nous découvrions à chaque instant
la pointe noire dans le creux de la vague, au-dessous de nous,
avec la même tranquillité qu'un cocher en cabriolet
qui tourne une borne au coin de la rue, nous amena dans un petit
canal un peu plus abrité que le reste à une centaine
de pas du monument, et nous mouillâmes. Mais son ancre chassait
à mesure que l'eau montait, et il me déclara bientôt
que la position n'était plus tenable. Mon mécontentement
contre cette force majeure était visible. Il me proposa
alors de tenter une dernière ressource qui était
d'approcher un peu davantage, de manière à pouvoir
jeter une amarre sur un poteau qui avait servi, je crois, pour
une grue, dans la construction du phare, et qui avait été
si bien plantée dans le rocher qu'on en voyait encore la
tête au-dessus des vagues.
C'est dans cette position que nous attendîmes environ deux
heures le moment où la mer ayant fini de monter, les courants
par conséquent s'apaisant, il nous serait peut-être
possible d'accoster, au risque de tomber à l'eau en faisant
le saut périlleux. Mais encore eût-il fallu que la
brise consentit à mollir, et c'est ce qu'elle ne voulut
pas. Pour ma part, je n'en consolais sans peine. Le spectacle
auquel j'assistais était si nouveau, si imposant, si étrange
que je ne me lassais pas. Je me disais d'ailleurs que peu de curieux
en avaient aussi bien joui, et que puisque j'avais tenu à
voir le phare, c'était là en définitive le
meilleur point de vue. La finesse des lignes, l'élégance
sévère des corniches, la grâce de l'ensemble
se saisissaient encore mieux par l'effet du contraste avec les
formes dures et heurtées de l'Océan. Je regrettais
de n'être pas poète, j'aurais fait les plus beaux
vers du monde sur cette île magnifique entre la puissance
de la nature, symbolisée par ce sauvage Océan et
celle de l'homme par cette imprenable forteresse. L'ingénieur,
qui a très bien compris ce qu'il y avait d'artiste dans
une telle situation, en a tiré parti d'une main heureuse.
La tour qui reçoit les assauts de la mer est construite
comme celle d'un château fort, et c'est de sa plate-forme
, loin des coups, que s'élance, avec une proportion svelte
et hardie, la seconde tout au sommet de laquelle repose la lanterne.
Je vous en envoie un croquis fait d'après une esquisse
bien tremblée dans laquelle j'avais cependant réussi
à consigner à peu près le sommaire de mes
impressions. Mais ce que l'imagination seule peut reproduire,
puisque la perspective y échoue, c'est l'effet de cette
masse sublime, vue sur le ciel du milieu de la foule des flots
accumulée à sa base. C'est une des belles scènes
de ma vie, et je ne l'oublierai jamais.
Mon compagnon, moins enthousiaste que moi, et pour qui d'ailleurs
le phare était une ancienne connaissance, était
désolé. " Ha ! monsieur, me disait-il, quel
dommage que nous ne puissions entrer, vous verriez comme tout
cela est appareillé ! M. l'ingénieur ne voulait
pas que je reçusse une pierre qui aurait eu une écaillure
de la grosseur de l'ongle. Quel ennui d'être venu, comme
ça, pour rien ! Tenez, cependant, regardez un peu, vers
le cinquième étage, une grosse pierre un peu plus
noire que les autres : c'est celle-là qui nous a donné
du mal." J'abrège son récit : il savait ainsi,
pierre par pierre, toute l'histoire de cette tour : à celle-ci,
il était arrivé tel événement ; à
celle-là, il avait eu telle idée ; à telle
autre, M. l'ingénieur avait dit telle chose. Qu'on se figure
ce que c'et que d'avoir passé cinq ans de sa vie à
ne voir que l'eau, le ciel et des pierres qu'on met en place :
chacune de ces pierres demeure un souvenir. Enfin la nuit venait,
il fallut se résigner et partir. Nous avions contre nous
vent et marée. Malgré les bordées que nous
courions dans l'ombre, entre la lumière du phare qui n'avait
pas tardé à l'allumer, et celle du fanal des Sept-Iles,
il nous fut impossible de rentrer en rivière, et nous nous
estimâmes heureux lorsqu'à minuit, nous reprîmes
terre dans une petite anse au-delà de pointe d'Enfer. Nous
étions partis de Tréguier à midi : nous y
rentrâmes quatorze heures après, trempés encore
par l'eau des lames que nous avions embarquées, haletant
de notre course de nuit dans les plus abominables chemins creux,
et trouvant, je n'en souviens, l'heure du dîner un peu tardive.
Notre pilote avait bien prévu que nous aurions du mal ;
mais, comme il le disait au retour, " Avant d'avoir tenté,
on ne pouvait pas dire que ce que Monsieur voulait fût impossible.
"
J'eus cependant mon dédommagement, mais malheureusement
sous le bon M. Bourdeau. Le surlendemain, après une nuit
passée à Paimpol, dans la lus affreuse auberge que
la géographie pittoresque puisse signaler sur le sol de
la Bretagne, je gagnai de bon matin la charmante île Bréhat.
C'est une oasis dans ces rochers. Tous les hommes y sont marins,
beaucoup officiers. Ils viennent y passer leurs congés,
s'y marient, et plus tard, quand ils ont conquis leur retraite,
ils s'y fixent et y achèvent paisiblement leurs jours.
Aussi es-on bien étonné de trouver dans cette île
si ignorée, si petite, si écartée du reste
du monde, la meilleure compagnie. Je ne le fus pourtant pas, j'étais
prévenu. Mais comment vous raconter la singularité
de l'occasion, sans paraître vous amuser d'un récit
fait à plaisir ? J'avais rencontré, près
de la baie de débarquement, quelques servantes chargées
de paniers, auxquelles je n'étais informé de la
maison que je cherchais ; j'y avais été accueilli
à merveille, mais avec un embarras visible. " Tenez,
me dit après quelques instants le maître de maison,
je vais vous avouer le fait : c'est que nous étions tous
au moment de partir. Depuis que le phare est terminé, aucune
de ces dames n'est encore allée le visiter. Pouvons-vous,
sans cérémonie, vous proposer de vous mettre de
la partie ? " Vous devinez ma réponse. Les paniers
qui avaient si bien frappé mes yeux en arrivant étaient
déjà chargés ; ils cachaient un excellent
dîner. La mer était bleue et tranquille conne un
beau fleuve ; et, favorisés par le courant, en trois quarts
d'heure nous abordâmes au pied du phare. Du reste, nous
aurions pu braver tous les éléments déchaînés
: nous étions conduits par le premier loup de mer de ces
parages, le fameux Gonaster redevenu pilote, après avoir
servi de capitaine de vaisseau à l'ingénieur pendant
la plus grande partie des travaux. Dans ce pays-là, se
trouver devant la porte, ce n'est pas être entré.
Figurez-vous, à une vingtaine de pieds au-dessus de vôtre
tête, une petite ouverture à laquelle il faut monter
par un échelle de bronze encastrée dans la muraille
; on voit assez que le logis n'a pas été préparé
pour les dames. Mais une fois hissé, on rencontre un joli
escalier tournant qui donne, d'étage en étage, dans
de petites chambrettes, servant de magasin, d'atelier, de cuisine,
de chambre à coucher, jusqu'au couronnement où se
découvre enfin la majestueuse lampe, logée dans
un véritable boudoir, tant il y a de luxe autour d'elle.
C'est la déesse du lieu, et l'éclat de son sanctuaire
a pour but d'imposer aux gardiens, en l'absence de toute autorité
supérieure, en leur rappelant continuellement avec quels
égards elle doit être traitée.
Nous dînâmes au huitième étage. La chambre
était petite et la compagnie nombreuse ; si bien qu'une
partie notable de la salle à manger se prolongeait en forme
de queue tournante. Je ne sais jusqu'à quelle profondeur,
dans l'escalier. Le repas n'en fut que plus gai. Le contraste
avec la scène de l'avant-veille était complet, et
je manquerais peut-être à la galanterie si j'osais
balancer entre les deux journées. D'ailleurs, du haut du
phare, le spectacle était vraiment magnifique. Je vis la
mer, s'élevant lentement, noyer peu à peu tout l'archipel,
jusqu'à ce qu'enfin je demeurai seul, dans ce vaste déluge,
qu sommet de cette Babel. L'impression était grande, mais
singulièrement triste, et, d'instinct, toute la compagnie
était allée retrouver le goût de la conversation
dans l'intérieur. Je me suis souvent trouvé en pleine
mer à bord d'un vaisseau ; mais ici, ce genre de solitude
me semblait tout autre. La nature même de l'édifice
en augmentait l'effet ; car il se sent toujours que l'isolement
d'un navire n'est que momentané, et son sillage et ses
voiles montrent assez qu'il fait continuellement effort pour en
sortir. Mais ici l'isolement est éternel. Nulle part je
n'ai mieux compris la majesté de la grande inondation de
l'océan que du haut de cette frêle colonne où
je m'en voyais si régulièrement enveloppé
! J'apercevais au loin les lignes brumeuses de la terre de France
: à gauche, à l'horizon, l'archipel de Bréhat
; à droite, celui des Sept-Iles ; au large, l'immensité
des flots, sur lesquels mon imagination planait jusqu'à
la côte d'Angleterre. La mer était silencieuse, et
son calme ajoutait encore à sa puissance. Quelle affreuse
prison ! me disais-je ; avec toute sa sublimité, elle forcerait
bientôt à soupirer après la noirceur des cachots.
Toutefois les gardiens s'y habituent fort bien, sans soute parce
qu'ils sentent qu'au fond ils sont libres. On a pourtant senti
la nécessité de leur faire passer, chaque trimestre,
un mois parmi les hommes. Ce sont, en général, d'anciens
marins, et ils se regardent comme embarqués pour un voyage
aux Grandes-Indes. Du reste, sans sortir de leur île, car,
de peur des infidélités, toute embarcation leur
est absolument interdite, ils ont cependant l'avantage de se procurer
les principaux plaisirs de la campagne ; je veux dire la pèche
et la chasse. A une certaine hauteur, au-dessous de la porte d'entrée,
ils ont en l'idée de nouer une corde autour de la tour,
à laquelle ils ont attaché une cinquantaine de lignes
de la longueur du bras : quand la mer monte, le poisson vient
rôder le long du mur, il s'attrape, et quand l'eau baisse,
on l'aperçoit accroché aux hameçons, à
hauteur d'homme, comme une guirlande. Comme il y en a de trop,
on le fait sécher. Quant aux produits de la chasse, cette
dernière ressource n'existe malheureusement pas, bien que
souvent aussi il y ait excès. Eblouis pendant la nuit par
le feu du phare, ils viennent se jeter contre la lanterne, comme
des papillons, et attendu qu'il était arrivé plusieurs
fois que des halbrans ou des oies sauvages en en avaient rompu
les glaces, on a été obligé de l'entourer
d'un grillage à larges mailles, où ils s'attrapent
par le cou. Peut-être si l'ingénieur avait pu prévoir
tant de plaisirs, aurait-il cru devoir se dispenser de donner
à ses gardiens un promenoir ; mais l'élégance
de sa tour y aurait perdu.
J'aurais eu assurément, cette fois, tout le temps d'étudier
en détail les délicatesses de la construction ;
mais M. Bourdeau me manquait, et je dus me contenter d'admirer
en artiste. La perfection d'architecture d'un monument tellement
solitaire m'aurait peut-être surpris, si je n'y avais deviné
une condition de durée en harmonie avec celle du roc de
porphyre sur lequel il repose. Ces pierres, cyclopéennes
par leur masse, mais presque polies et d'un granit bleuâtre
à pâte fine, qui mériterait de faire ornement
dans un salon, étaient ajustées les unes sur les
autres avec une précision que je ne saurais mieux comparer
qu'à celle d'un ouvrage de marqueterie. On sentait qu'on
aurait pu les enlever une à une, pour remonter, sans aucun
dommage, l'édifice partout où l'on aurait voulu.
Mais, à moins que, dans les siècles lointains, on
ne le démonte un jour de la sorte, pour le transporter
dans quelque musée comme un échantillon du savoir-faire
de notre âge, on ne s'imagine pas quelle cause de ruine
pourrait jamais le faire disparaître, je ne dirai pas de
la surface de la terre, mais de celle de l'océan. C'est
ce qui faut pour se rassurer tout à fait sur le sort des
malheureux lampistes qui se succéderont sur cette tour
jusqu'aux dernières limites de la postérité.
Voilà, monsieur, tout ce que je suis en état de
vous envoyer sur le phare de Bréhat. Je l'ai bien vu à
l'intérieur comme à l'extérieur, mais je
ne l'ai point vu faire, et n'aurais guère été
compétent pour entreprendre, à l'égard de
sa construction, les enquêtes nécessaires. C'est
néanmoins, je dois le dire, un modèle de construction
si remarquable que son histoire mériterait assurément
de trouver place dans votre excellent recueil, de préférence
à celle que je viens de prendre la liberté de vous
écrire : aussi usez-en, je vous prie, tout à votre
aise avec ma lettre si, comme je n'en doute pas, vous trouvez
moyen de vous procurer des renseignements plus sérieux.
Agréez, etc
......
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carte réactive Bréhat.|
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