offrait un excellent mouillage entre le Port-Clos et l'île Béniguet
(le Fauconnier), tant pour les navires de commerce français qui
louvoyaient péniblement le long des côtes, tant pour les
corsaires qui venaient y conduire leurs prises. En 1807, s'y réfugia
l'escadre du contre-amiral L'Hermite, démâtée par
la tempête et pourchassée par la flotte anglaise.
Des batteries fixes et des batteries flottantes, des chaloupes canonnières
(le Venteux, la Protectrice, l'Inquiète, le Sans-Pitié)
surveillaient les convois et, le cas échéant, se portaient
à leur secours.
En 1806, un Bréhatin, Bigot, capitaine de vaisseau, commandait
l'Impérial ; un autre, Pierre Thomas, pilote de la flotte française
dans l'Escaut, fut consulté par l'Empereur, lors de la création
du port d'Anvers ; lieutenant de vaisseau et chevalier de la Légion
d'honneur, il revint mourir à Bréhat le 22 avril 1821.
Cette époque fut aussi pour nos corsaires une grande épopée
; rappelons brièvement les noms de leurs glorieux bâtiments
: l'Espoir (de Saint-Malo), les Deux-Frères (de Boulogne), l'Eléonore
(de Binic), le Lézard, le Spéculateur, la Camille, l'Orphalos,
le Saint-Joseph, la Dévote (Capitaine Surcouf), le Petit-Charles,
le Maître de Danse, le Coursier, le Brestois, le Turbulent, le
Courageux, le Furet, l'Auguste, etc
Toute cette gloire et ces succès n'allèrent point sans
de grandes souffrances et les mères en portèrent douloureusement
le poids. Pourtant, Bréhat, peu à peu, pansa ses blessures
et, profitant du progrès général, éleva
lui aussi son " standing " de vie.
Au début du XIXe siècle, la population atteint 1 559 âmes.
On a défriché suffisamment de terres pour nourrir des
vaches et engraisser des moutons ; les hommes, jadis corsaires, servent
dans la marine ; d'autres sont devenus " baleiniers ", capitaines
ou harponneurs. On trouve leurs noms sur les rôles des navires
du Havre, de Nantes, de Rouen
Il y eut, paraît-il, à Bréhat, des ateliers où
l'on salait le maquereau pêché à la ligne ; mais,
autour de 1835, les marins de Dieppe et de Fécamp parvinrent
à le prendre au filet ; les salaisons de Bréhat périclitèrent.
Quand Paimpol réarma pour Terre-Neuve, Bréhat fournit
maints équipages d'excellents marins. On en rencontre dans l'île
qui disent leurs lointaines équipées. Quelle vie !
En avril 1852 (il y a cent ans) commençait la fameuse période
islandaise avec l'Occasion.
Alors, " s'envolèrent " de Paimpol jusqu'à 80
goélettes, montées chacune par 25 ou 26 hommes : capitaine,
second, 2 lieutenants, un saleur, 17 ou 18 pêcheurs et 3 novices
ou mousses ; on embarquait 130 tonnes de sel. On appareillait en février,
après le Pardon ; le voyage durait une quinzaine de jours, et
l'on pêchait de mars en août, avec des lignes de 80 brasses,
perdu dans la brume, secoué par le gros temps, sans cesse menacé
d'abordage (car on laisse dériver, pour pêcher, la goélette
par le travers), englué dans des nuits de 18 heures ! Si la pêche
était bonne, on avait amassé de l'or ; sinon, on était
en dette vis-à-vis de l'armateur qui avait avancé l'équipement,
et l'on ne s'en tirait qu'en souscrivant par avance un nouvel engagement
pour la saison suivante.
Il en fut ainsi jusqu'en 1863 ; puis la pêche en Islande s'étiola
jusqu'à la guerre de 1914 ; en 1919, elle ne parvint pas à
renaître : prix de construction prohibitif, émiettement
de la fortune des armateurs, insouciance de l'Etat, concurrence des
chalutiers à vapeur, etc.
En 1926 pourtant, le Bar-Abel cinglait vers le Groenland.
En 1935, la dernière goélette, la Glycine, carguait ses
voiles (affectée au cabotage, elle s'est perdue en Méditerranée
au cours de l'hiver 1950). En 80 ans, plus d'une centaine de goélettes
et deux milliers de marins s'étaient perdus corps et biens. Lisez
Pêcheur l'Islande, de Pierre Loti, vous sentirez, à travers
l'idylle romanesque, tout l'héroïsme des hommes et l'immense
angoisse des femmes à jamais symbolisée dans ce qui, au
haut de la falaise de Pors-Even, subsiste de la Crois des Veuves
La guerre de 1914-1918
La guerre de 1914-1918 s'écoula sans notable histoire locale
: " Pointe extrême d'Europe, cette vieille terre de Bretagne
n'a pas été épargnée par la
tourmente qui a soufflé sur le continent tout entier, mais notre
îlot rocheux, jeté dans les eaux glauques de la Manche
comme une épave oubliée des bouleversements préhistoriques,
semblait également oublié dans les bouleversements historiques
de l'heure présente. C'était un asile de silence dans
le fracas du monde, silence obsédant
" (Dumont-Wilden)
Celle de 1939-1945 y engendra comme partout des réquisitions,
l'ennui, l'espionnite et les restrictions. En 1940, lorsqu'en juin prit
fin " la drôle de guerre ", et qui l'autre commença,
les mauvaises nouvelles amenèrent la débandade ; après
la capitulation provisoire, 400 soldats allemands, remorqués
par une vedette " requise " sur des radeaux elliptiques en
caoutchouc attachés en file, occupèrent l'île, logés
tout près de la mer.
En 1943, la situation alimentaire devint pénible, bien qu'allégée
par l'apport des jardins et la générosité des grèves.
L'isolement était lourd et les nouvelles rares.
En novembre, les Allemands susdits quittèrent l'île et
furent remplacés par une poignée d'autres d'humeur plus
désagréable : pillages, arrestations, déportations
Enfin, le 4 août 1944, l'appareil militaire allemand s'écroulait
; les derniers sapeurs firent sauter sottement les deux phares, Pann
et Rosédo (à 7 h. et à 8 h.), puis les Héaux
et la Croix ; enfin, ils rejoignirent Lézardrieux (un seul demeura
; ses compagnons revinrent le chercher et le fusillèrent à
Lézardrieux, le dernier poste qu'ils occupèrent) ; quelques
obus de petit calibre s'abattirent sur l'île en guise d'adieu
Personne ne fut touché. Le 17 août, les Américains
atteignirent l'Arcouest.
Bréhat était libre
Le Bréhat d'aujourd'hui
Ary Renan (fils d'Ernest), qui avait acheté vers 1889 une petite
maison sur le tertre du sémaphore, publia le premier les beautés
de Bréhat ; depuis, poètes, romanciers, peintres, avocats,
médecins, stars et simples touristes déferlent
Une
seule journée d'août 1952 permit aux vedettes d'en "
passer " 5 000 !
Longue de 3 500 m. et large de 800 à 1 200, Bréhat se
situe (au sémaphore), par 3° 00' 20'' de longitude ouest
et 48° 51' 25'' de latitude nord ; elle comporte l'île sud
et l'île nord qui sont reliées entre elles par le pont
Vauban, pont charmant " à taille de guêpe ",
d'une quarantaine de pas ; l'île sud est plus verdoyante, plus
gaie, plus peuplée ; l'île nord est plus sauvage, plus
aride, plus escarpée ; on peut ainsi choisir, suivant l'heure
et l'humeur.
L'île Lavret
L'île Lavret (ou Lavrec) évoque par son nom même
que lui donna saint Guénolé, disciple de saint Budoc,
le charme et l'odeur vanillée des lauriers-roses ; son aspect
est plus rébarbatif, car ses rochers austères en font
comme une forteresse aride ; elle n'est distante de Bréhat que
d'environ 250 mètres ; on y passe aisément tous les jours
, sauf deux fois par mois, à la morte-eau. Longue de 400 mètres
et large de 300, elle mesure un dizaine d'hectares découpés
en trois sommets, dont le plus haut et le plus sauvage, Bec-Ernot, regarde
le nord ; les deux autres sont Pen ar Hoadic au sud-ouest, et Roc'h
Rû au sud-est. Les rounces on envahi l'îlot tout entier
; il est triste
Il ne devait point l'être vers 470, quand un savant et très
austère abbé, venu de Grande-Bretagne, saint Budoc, y
débarqua suivi de quelques disciples, dans le dessein d'y fonder
un monastère, le premier monastère breton.
Il découvrit, au centre de l'îlot, vers le sud-est, à
l'opposite de Bréhat, deux pans de mur de petit appareillage
gallo-romain à assises régulières en arête
de poisson, liées par du ciment romain, fait en grande partie
de berniques concassées et finement pilées. C'était
une ruine de villa gallo-romaine, datant de la première partie
du IVème siècle, en partie détruite par les barbares
du Vème. En effet, dans les fondations du pignon est, au fond
d'un entonnoir fait de briques romaines, on a trouvé entre deux
tuiles, et intactes, trois médailles romaines, un petit bronze
de Crispus, fils de Constantin (317-326), et deux autres de Constantin
II (337-340)
Que firent Budoc et ses moines ? Ils utilisèrent ces matériaux,
les réparèrent et remanièrent, au moyen d'une maçonnerie
beaucoup moins régulière que la gallo-romaine, et installèrent
le couvent, à la fois monastère et école. Plus
tard, saint Budoc fut le troisième évêque de Dol,
successeur de saint Magloire.
De ce couvent, l'île Lavret conserve donc les ruines ; elles comprennent
l'église, bâtiment rectangulaire de 12mètres sur
6, dédié aux apôtres saint Simon et saint Jude ;
le cimetière (Beret ar Chapel), avec une soixantaine de squelettes
enterrés sans sarcophages et séparés les uns des
autres par de grandes pierres plates ; un puits, profond de 8 mètres,
qui offrit aux chercheurs (Abbé Lasbleiz) une eau de source excellent
; enfin, les cellules des moines.
Voici comment elles furent découvertes en 1888. On voyait, en
fin septembre, entres les ruines et la côte est, des circonférences
se dessiner sur le gazon ; l'herbe était verte en dehors et sèche
en dedans, ce qui indiquait une couche de terre trop mince pour conserver
l'humidité. Des fouilles mirent à jour 8 cellules alignées,
d'un diamètre de 3 a 5 mètres et distantes les unes des
autres de 4, 5 et 10 mètres. On ne peut malheureusement plus
contempler ces ruines vénérables, car, outre les déprédations
qui firent disparaître une partie de ce legs antique, les ronces
ont tout absorbé.
C'est le destin des vieilles choses
Le paléolithique de l'île de Bréhat
Divers guides touristiques ont eu leur matière résumée
sur des dépliants du Syndicat d'Initiative et un feuillet distribué
aux passagers des Vedettes de Bréhat sous la forme : " L'Archipel
Bréhatin fut habité dès les époques les
plus reculées. Quantités de silex taillés àn
été en effet retrouvés lors des fouilles entreprises
par la Société Archéologique de Rennes . "
En fait, la source de cette information étrange est inconnue
et correspond peut-être à quelque confusion. Quoiqu'il
en soit, sur la côte nord de l'Ile Nord, à l'ouest du Phare
du Paon notamment, on rencontre de nombreux éclats de silex en
place dans une formation limoneuse, surmontée d'un podzol où
se retrouvent des éclats remaniés ; cette industrie peu
caractéristique reste à préciser, sans doute tardive,
peut-être mêlée avec du Néolithique de surface,
elles est plus particulièrement abondante en bordure de la propriété
léguée par E. Haraucourt à l'Université
de Paris. Plus à l'ouest, des fragments de petits rognons de
silex cryoclastés se trouvent dans les restes de cordons littoraux
fossiles, mais aucun ne montre de traces de taille intentionnelle.
Une surprise exceptionnelle nous attendait à Bréhat lors
d'une visite faite avec J.P. Ducouret peu après Pâques
1967, et suivie d'une étude systématique le mois suivant
; tout contre la base de la cale de basse-mer, au sud-ouest du Port-Clos
(à l'extrémité de la pointe portant la citadelle
de Guérava ou Goarevas), un abrupt de falaise constitue un magnifique
abri-sous-roche, dont le plancher est largement recouvert par les hautes
mers actuelles. Le site est conditionné par le passage d'un filon
de dolérite, dont l'éponte septentrionale est la paroi
granitique de l'abri, tandis que la masse granitique formant l'éponte
du côté de l'Arcouest dessine une sorte de balustrade naturelle
grâce à l'érosion différentielle. De part
et d'autre du massif formant l'abri des coulées de solifluxion
contiennent quelques éclats de silex. Mais le fond de l'abri
contenait, englobés dans une argile brunâtre, les ultimes
éléments de l'industrie des occupants de l'abri. Il s'agit
d'un Moustérien assez classique, de faciès charentien
: racloirs et éclats divers de silex pratiquement sans débitage
levalloisien ; éclats et pointes en diverses roches éruptives
et volcaniques trégorroises, en particulier en microgranite ;
enfin toute une série de gros éclats provenant du débitage
de la dolérite formant le plancher de l'abri. A côté
des silex, provenant des gisements crétacés du fond de
la Manche, cette mise à contribution des ressources lithiques
locales est fort intéressante. Mais la rapidité avec laquelle
les éclats de dolérite perdent les caractéristiques
d'un débitage humain au contact des facteurs d'érosion
chimique ou mécanique (il s'agit d'une roche déjà
tant soit peu altérée puisque recueillie en surface) nous
montre que si nous ne les avions point trouvés associés
à une industrie plus classique, nous aurions eu les plus fortes
chances de ne pas les reconnaître. Autrement dit, en bien des
sites, les nombreux filons de dolérites du Trégorrois
et du Penthièvre ont pu être taillés par les hommes
paléolithiques, sans que nous nous en rendions compte, leurs
artefacts ayant ensuite perdu toute allure.
Marées et courants
Les marées atteignent à Bréhat, d'après
les observations faites dans la partie méridionale de l'île,
les hauteurs suivantes au-dessus du zéro des cartes marines :
Pleines mers
De vive eau les plus fortes 12m80
De vive eau les plus petites 9m80
De morte eau les plus grandes 8m70
De morte eau les plus petites 7m10
Ce sont les mêmes qu'à Paimpol
Les courants ont, dans le voisinage de l'île de Bréhat,
une vitesse qui dépasse 5 nuds (2m57 par seconde) dans
les marées de vive eau.
A N. O. De l'île, leur direction est déterminée
par celle de l'embouchure de la rivière du Trieux.
Au Sud, le courant de flot porte vers l'E. S. E. ; mais trois quarts
d'heure avant le plein, le contre-courant qui vient de l'anse de Paimpol
double la pointe de l'Arcouest et se dirige bientôt, avec une
certaine force, du S. E. au N. O. ; le courant de jusant suit cette
même direction jusqu'à ce que les grèves soient
découvertes, moment à partir duquel il s'infléchit
vers l'Ouest.
Dans l'Est de Bréhat, la direction générale du
courant est N. N. O.- S. S. E. au flot, et en sens inverse au jusant.
Elle subit quelques déviations suivant la hauteur de la marée
et la position des terres et des plateaux sous-marins. Lorsque les courants
passent avec toute leur intensité sur ces plateaux, ils produisent
des bouillonnements qui donnent à la mer un aspect étrange
et causent une impression de vague effroi.
Les vents du Sud sont beaucoup moins fréquents que ceux d'Ouest
Historique
Bréhat a été habité aux époques les
plus reculées : deux haches en pierre polie trouvées récemment
dans l'île paraissent établir suffisamment l'authenticité
de ce fait. L'une de ces haches est une jadéite, l'autre une
diorite semblable à la roche des filons de cette nature qui traversent
l'île.
Les Romains connaissaient l'île de Bréhat et l'ont fréquentée.
On voit en effet dans l'île Lavrec, située dans l'Est de
Bréhat, les restes d'un petit édifice rectangulaire qui,
par son mode de construction, présente tous les caractères
de l'architecture gallo-romaine. On ignore quelle en a été
la destination. C'était peut-être un petit temple ; et
les ruines, à quelques mètres de distance, d'une chapelle,
qui aurait été édifiée, comme cela se pratiquait
fréquemment, pour remplacer le monument païen, tendraient
à confirmer cette opinion.
Par suite de sa position avancée, l'île de Bréhat
a dû voir souvent des étrangers aborder ses rivages, notamment
à l'époque de la grande émigration des Bretons
insulaires en Armorique. C'est à Bréhat, d'après
la plupart des auteurs, qu'un seigneur de la Grande-Bretagne, nommé
Fracan, fuyant les Barbares et la peste qui désolaient son pays,
prit terre, au Vème siècle, avec sa famille et une suite
nombreuse. Il ne tarda pas à aller de là s'établir
sur le bord de la rivière de Gouët, à l'endroit même
occupé par le territoire de la commune qui, de son nom, s'appelle
encore aujourd'hui Ploufragan.
L'île de Bréhat faisait partie, au moyen âge, de
comté de Penthièvre, et était un membre de la seigneurie
de la roche-Suhart.
Elle formait, dans l'évêché de Saint-Brieuc, une
enclave dépendant de l'évêché de Dol. Il
y existait un château fort, dont le donjon surmontait un rocher
escarpé situé sur le bord du rivage, à 300 mètres
dans le N. E. du bourg.
En 1083, Geffroy, fils d'Eudon, comte de Penthièvre, donnait
au monastère de Sait-Martin de Lamballe deux métairies
dans l'île de Bréhat avec les Bufs et les cultivateurs.
L'amiral anglais Edmond, comte de Kent, envoyé par la reine d'Angleterre
pour soutenir le duc de Bretagne, Jean V, dans ses différents
avec Marguerite de Clisson, comtesse de Penthièvre, s'empara,
en 1409, du château de Bréhat et le rasa. Il pilla et brûla
toutes les maisons de l'île, et mit les habitants dans la nécessité
de chercher refuge sur le continent.
L'île resta quelque temps déserte.
Le duc Jean V, au profit duquel les biens des Penthièvre avaient
été confisqués, la donna, en 1437, au comte de
Richemont, qui, lui-même, s'en démit quatorze ans après
en faveur de sa fille. L'île fut, à cette occasion, estimée
100 livres de rente.
Les Penthièvre la recouvrèrent en 1471.
Dès le début de la Ligue en Bretagne, le duc de Mercoeur,
qui avait épousé l'héritière de la maison
de Penthièvre, fit construire un nouveau fort sur les ruines
de celui que les Anglais avaient détruit en 1409. Les habitants
de Bréhat armèrent aussitôt quelques petits navires
en guerre, et se mirent à faire main basse sur tout ce qui se
trouvait à leur portée. Paimpol eut particulièrement
à souffrir de leurs incursions. Aussi les Anglais, envoyés
par la reine Elisabeth pour renforcer l'armée royale, étaient-ils
à peine débarqués dans cette ville, que La Tremblaye,
qui y commandait pour le roi Henri IV, les fit immédiatement
reprendre la mer pour aller s'emparer de Bréhat. Les Malouins,
informés de cette entreprise, expédièrent au secours
de l'île le capitaine Bellechaussée avec deux vaisseaux.
Mais ce dernier, reconnaissant l'insuffisance de ses forces pour déloger
les Anglais, se retira après avoir embarqué tous les habitants
qui voulurent le suivre, et l'être emparé, à la
vue de la foltte ennemie, de deux petits navires qui s'étaient
approchés pour le reconnaître. Le siège du château
fut poussé avec vigueur après le départ du capitaine
Bellechaussée. La résistance fut énergique, et
c'est seulement à bout de vivres et de munitions que la garnison
se rendit. Les vainqueurs, abusant cruellement de leur succès,
firent pendre quinze des défenseurs du château aux ailes
des moulins à vent de l'île.
Ils ne furent pas, du reste, longtemps maîtres de Bréhat.
Aussitôt que les Malouins eurent appris que les Anglais étaient
allés rejoindre l'armée royale, ils firent partir Jean
Jonchée des Portes, qui, en trois jours, s'empara de l'île
et du château, et s'y fortifia au nom du duc de Mercoeur. Mais
cette place ne resta pas au pouvoir de la Ligue ; elle fut reprise peu
de temps après par Henri de Kérallec, qui commandait à
Tréguier pour le roi.
En 1592, l'armée espagnole, qui servait les intérêts
du duc de Mercoeur, s'établit momentanément à Bréhat
pour aller de là prendre et saccager Tréguier. Les Espagnols
incendièrent en grand nombre de maisons dans l'île. On
leur attribue les retranchements que l'on remarque sur la pointe située
à l'Est du havre désigné sous le nom de Port-Clos.
Les troubles de la Ligue terminés, l'histoire ne fait plus mention
du château de Bréhat. Il est à présumer qu'il
fut détruit en 1598, par ordre du roi Henri IV, en même
temps que la plupart des autres châteaux forts de la province.
Pendant les guerres maritimes de la République et de l'Empire,
il existait à Bréhat une station de canonnières
et de péniches de l'Etat. Leur principale mission consistait
à convoyer les navires de commerce qui se rendaient d'un port
à l'autre en longeant le littoral.
Durant la même époque, des corsaires armés à
Saint-Malo se tenaient habituellement à Bréhat, où
ils étaient avantageusement placés pour leurs excursions
en Manche. Ces navires, devant être nécessairement bons
marcheurs, étaient fins et craignaient l'échouage. Ils
mouillaient dans le Sud de l'île, au lieu dit le Fauconnier. Leur
nombre était de sept ou huit, et plusieurs étaient commandés
par des capitaines de Bréhat. Ils firent souvent de très
belles prises.
Il se passa à Bréhat, en 1803, un fait assez rare dans
nos annales.
Un jour, les habitants virent débarquer un escadron de cavalerie
à pied, qui s'en alla immédiatement dresser ses tentes
sur un terrain inculte, situé dans le Nord de l'île et
battu par tous les vents de la mer. Il y passé l'hiver, exposé
aux plus rudes intempéries et ne sortant de son campement que
pour faire le service de la place.
Cet escadron venait du côté de la Hollande ; il avait laissé
prendre l'étendard de son régiment.
La position de l'île de Bréhat lui donne une certaine importance
dans les guerres maritimes, tant comme point de relâche que pour
la défense de l'entrée de la rivière du Trieux.
Aussi est-elle classée comme place de guerre. Elle comptait,
jusqu'à ces derniers temps, 8 corps de garde et 12 batteries.
La plupart de ces établissements ont été supprimés,
et on a construit, en 1866, dans le Sud de l'île, un poste-réduit
pour une garnison de 200 hommes.
Bréhat a fourni à la marine de l'Etat des officiers distingués,
au nombre desquels il convient de citer les contre-amiraux Pierre-Marie
Le Bozec et Cornic, et les capitaines de vaisseau Ober, le Fortier,
Y. Cornic, Charles et Pierre-René Le Bozec.
L'île de Bréhat a un petit port et deux havres, qui offrent
en bon abri aux caboteurs. On les nomme le Port-Clos, la Corderie et
la Chambre.
Le Port-Clos est situé à l'extrémité Sud
de l'île, et c'est dans ce port que se tiennent les bateaux employés
aux communications avec le continent, lorsque la hauteur de la marée
le permet. L'anse que le forme a une longueur de 500 mètres sur
une largeur moyenne de 200. Elle est ouverte au S. O., mais les vents
de cette direction n'y occasionnent jamais une grande agitation. La
grosse mer se fait sentir à l'entrée par les vents violents
de l'Est, et oblige les navires à se réfugier dans le
fond du port, où ils trouvent toujours une assez grande tranquillité.
Les ouvrages du Port-Clos consistent uniquement dans quatre jetées
à pierres sèches établies à peu prés
normalement au rivage et servant de débarcadères.
La jetée la plus rapprochée de l'ouverture de l'anse réunit
avec la terre ferme le rocher Men-Ru, que surmonte une balise noire.
Elle a une longueur d'environ 60 mètres, et son couronnement
est un peu supérieur au niveau de la mi-marée. On la désigne
sous le nom de Grand-Pont ou de Pont-ar-Men-ru.
Le second débarcadère qu'on trouve en entrant dans le
port, et qu'on appelle Pont-Kreiz ou Pont du Milieu, est moins important
que le Grand-Pont. Il est de forme irrégulière et s'élève
peu au-dessus de la plage.
Les deux ouvrages dont il vient d'être question ont été
construits, de 1795 à 1800, par les équipages des bâtiments
de guerre qui stationnaient au Port-clos. Ils sont situés à
gauche en entrant.
Un peu au-dessus et de même côté, on établit,
vers 1848, un petit débarcadère, pour faciliter, à
haute mer et par les vents du Sud, l'accostage des bateaux de passage.
Enfin, en 1848, un ouvrage plus important que les précédents
fut entrepris par l'administration des ponts et chaussées, dans
le fond du port, et terminé en 1850. Il consiste en une jetée
de 70 mètres de longueur et de 3 mètres de largeur, dont
la direction est perpendiculaire au rivage et dont le couronnement suit
à peu près l'inclinaison de la plage. Ce débarcadère,
qui communique directement avec les chemins et sentiers de l'île,
est très fréquenté. Sa construction a entraîné
une dépense d'environ 5,000 francs.
Les navires trouvent au Port-Clos une profondeur d'eau moyenne de 5,50
mètres dans les marées de vive eau ordinaires, et de 2,50
mètres seulement dans les marées de morte eau.
A l'entrée même du port, se dressent plusieurs roches assez
rapprochées, connues sous les noms de Men-Joliguet, Men-Abat,
Men-ar-Gouille, Madeleine et Roch-ar-Gazec. La première est signalée
par une tourelle en maçonnerie, et les autres par des perches-balises.
Une balise de cette dernière espèce indique, en outre,
à l'intérieur du port, une pointe de rochers nommée
Moncel-Laourez.
En face du Port-Clos, sur la rive du continent, se trouve le débarcadère
de l'Arcouest, destiné à l'accostage des bateaux qui font
le service du passage. Il se compose d'une jetée de 296 mètres
de longueur et de 3 mètres de largeur. Cet ouvrage, qui exige
d'assez fréquentes réparations, a été construit,
par voie de régie, en 1845 et 1846, et a donné lieu à
une dépense d'environ 26,000 francs.
La Corderie est une anse qui s'ouvre à L'Ouest et qui s'étend
entre la partie Nord et la partie Sud de l'île. Il n'y existe
d'autres ouvrages d'art que quelques débarcadères, construits
plutôt en vue d'opérations particulières que pour
les besoins du commerce. Les navires peuvent échouer sur toutes
l'étendue de l'anse, qui n'a pas moins de 900 mètres de
longueur sur un largeur variant de 200 à 400 mètres. Mais
le meilleur échouage, surtout pour les navires d'un tirant d'eau
de 4 mètres à 4,50 mètres, est situé à
400 mètres environ de l'entrée : il n'y amortissent jamais
et n'y sont d'ailleurs exposés à éprouver de l'agitation
qu'au moment du plein des grandes marées, et quand les vents
soufflent de la partie de l'Ouest avec une certaine violence.
L'entrée de l'anse de la Corderie n'a pas plus de 100 mètres
de largeur ; elle est limitée au Nord par les rochers de Moncello-Richard
et au Sud par celui de Kaler. Ces écueils sont signalés
par des balises, ainsi qu'une autre roche, nommée Roch-ar-Groazec,
qui se trouve à 300 mètres en dedans, sur la droite.
La Chambre est située dans l'Est du Port-Clos, à une distance
d'environ 600 mètres. L'espace ainsi nommé est compris
entre l'île de Bréhat, les îles Logodec et Lavrec
et plusieurs îlots et rochers. C'st un bon refuge, qui présente
un avantage particulier : outre le passage principal qui s'ouvre vers
le Sud, il existe plusieurs passes secondaires au moyen desquelles on
peut en sortir dans la direction du N. E ., dans celle de l'Est ou dans
celle su
S. E.
Les navires qui relâchent dans la Chambre s'arrêtent généralement
près d l'entrée principale, entre la pointe S. E. de l'île
de Bréhat et la côte Ouest de l'île Logodec. Ils
y sont bien abrités et n'y amortissent pas.
Au temps des guerres maritimes, il fut question de travaux d'amélioration
dans la Chambre. Ils se bornèrent à une longueur de quai
de 40 à 50 mètres, dont le but était de diminuer
la fatigue des navires fins à l'échouage, en leur donnant
un appui latéral. Ce petit travail, n'étant d'aucune utilité,
fut démoli en 1836, et les matériaux furent employés
dans la construction de la jetée de Kernoa, à Paimpol.
L'entrée de la chambre est d'indiquée par des balises
en bois, placés sur les écueils nommés Men-ar-Ouadon,
à droite, Pierre-Rouge, la Jetée et Moncel-Hir, à
gauche.
En sus de ses trois havres, Bréhat possède une rade qui,
dans la plupart des cas, peut rendre de grands services à la
navigation. Elle est située dans le Sud de l'île, en face
de la Chambre. Le fond y est d'excellente tenue, et la profondeur d'eau
n'y descend pas au-dessous de 5,50 mètres dans les plus basses
mers. Les navires y sont parfaitement abrités contre les vents
du Nord au S. O. en passant par l'Ouest ; mais les vents de la partie
de l'Est y produisent de l'agitation, surtout pendant le flot, et y
rendent la mer tellement houleuse dès qu'ils soufflent avec quelque
violence, qu'il devient impossible d'y séjourner.
Le trajet entre le Port-Clos et l'Arcouest est, dans ces circonstances,
rendu impraticable aux bateaux, et l'île est privée de
ses relations habituelles avec le continent.
Il est à remarquer que les vents d'Est sont heureusement assez
rares dans la contrée.
Eclairage et balisage
Il n'est peut-être pas sur notre littoral de parage où
les écueils soient plus nombreux qu'aux environs de l'île
de Bréhat.
Deux groupes serrés d'îlots et de rochers couvrent d'abord
l'île à l'Est et à l'Ouest.
Ce dernier groupe n'est séparé de l'île que par
une étroite coupure, qui porte le nom de Kerpont, et qui devient
praticable aux navires après quatre heures de flot. Il est borné
au N. O. par le grand chenal du Trieux et au Sud par un chenal secondaire,
dit de Ferlas, qui conduit également dans cette rivière,
en passant vis-à-vis du petit port de pêche de Loguivy.
Le groupe de l'Est, dont la partie méridionale renferme le havre
de la chambre, est limité vers le large par une passe qu'on désigne
sous le nom de Chenal ou Raz de Bréhat, et qui, malgré
les difficultés de son parcours, est fréquenté
par toute la navigation de la baie de Saint-Brieuc.
Au delà de ce chenal, de vastes plateaux de roche et de sable
s'étendent jusqu'à 4 milles dans l'Est et se terminent
au Nord par un écueil très dangereux, nommé la
Horaine. Ils se relient dans le S. E. avec les rochers qui avoisinent
l'anse de la rade de Bréhat.
Dans le Nord et le N. E. de l'île, et de l'autre côté
du grand chenal de l'entrée du Trieux, se trouvent l'autres bancs
et écueils, et, au delà, les terribles roches des Héaux
et de l'embouchure de la rivière de Tréguier.
Enfin, quand, en venant du large, on prend connaissance de Bréhat,
on rencontre dans le N. E. deux plateaux de rochers isolés, dont
le premier, celui des Roches-Douvres, en est distant de 17 milles, et
le second, celui de Barnouic, de 12 milles. Ces deux écueils
sont d'autant plus redoutables qu'ils se trouvent sur la route que suivent
les navires, quand ils se rendent de l'entrée de la Manche à
Saint-Malo et à Granville.
Ces roches multipliées, ces passes étroites, dont les
dangers sont encore augmentés par des courants rapides, rendirent
pendant longtemps les conditions de la navigation dans les parages de
Bréhat exceptionnellement périlleuses.
Il appartenait à l'administration des travaux publics de chercher
et de réaliser le moyens d'améliorer cette situation,
qui ne compromettait pas seulement la navigation locale, mais encore
celle d'une grande partie de la Manche. Elle a su, comme on va le voir,
se montrer au niveau de sa tâche.
L'Administration décida d'abord qu'un phare de premier ordre
serait établi sur le plateau des Héaux de Bréhat.
Elle indiquait ainsi aux navigateurs la côte inhospitalière
des environs de Bréhat, et précisait la position d'un
écueil particulièrement dangereux. Avec les moyens d'exécution
sont on disposait à cette époque, l'emplacement ne pouvait
être mieux choisi.
Par un décision ministérielle du 3 mai 1834, M. l'ingénieur
L. Reynaud fut chargé des études et de la construction
du phare, sous les ordres du M. l'ingénieur en chef Lecor. Le
projet, présenté au mois de septembre 1834, reçut
l'approbation du ministre des travaux publics le 22 décembre
de la même année.
Après une campagne employée en préparatifs, on
commença la construction du phare en 1836 ; elle fut terminée
en 1839.
Pendant les deux dernières campagnes, M. de la Gournerie, aspirant
ingénieur, fut adjoint à M. Reynaud, qui avait été
nommé professeur d'architecture à l'Ecole polytechnique,
mais qui conserva toujours la direction des travaux.
L'édifice, qui repose sur ne roche porphyrique d'une extrême
dureté, consiste en une tour cylindrique de 4,20 mètres
de diamètre intérieur et de 47,20 mètres de hauteur,
depuis l'arête de sa base jusqu'au pied de la lanterne. Il est
composé de deux parties principales. La première a une
hauteur de 18 mètres et est en maçonnerie pleine jusqu'à
1 mètre au-dessus du niveau des plus hautes mers ; elle a un
diamètre de 13,70 mètres à la base et de 8,60 mètres
au sommet. Son parement présente, à la partie inférieure,
une courbure concave suivant un profil elliptique. La seconde partie,
dont la hauteur est de 27,40 mètres, a seulement 6,80 mètres
de diamètre à la base et 5,90 mètres au-dessous
de la corniche de couronnement. Les deux parties sont séparées
par une galerie entourée d'un parapet.
La porte d'entrée s'ouvre au Sud, à 5,40 mètres
au-dessus du niveau moyen du rocher au pied de la tour, et à
1 mètre au-dessus du niveau des plus hautes mers. On y accède
à l'aide d'échelons en bronze scellés dans une
rainure. En face de la porte se trouve l'escalier qui met en communication
les divers étages, au nombre de huit. La cage de cet escalier
est prise en partie ans l'épaisseur du mur, et la saillie que
le reste forme dans le vide du cylindre de la tour est dissimulée
par des armoires placées de chaque côté.
La construction est en granit de l'île Grande ; la pierre, d'un
grain fin et serré et d'une teinte bleuâtre, est appareillée
et taillée avec une grande précision.
Cette belle uvre d'art produit un effet saisissant, soit qu'à
mare basse elle apparaisse entourée des âpres rochers qu'elle
domine, soit qu'à marée haute elle s'élance avec
défi du milieu des flots. Par l'harmonie des proportions, comme
par la perfection du travail, le phare des Héaux de Bréhat
est du reste un des monuments les plus remarquables de notre époque,
et il occupe sans conteste le premier rang parmi les édifices
à l'éclairage des côtes.
Il a été exécuté dans des conditions difficiles,
sans le secours d'un bateau à vapeur et avant que le ciment de
Portland fût connu. Le chantier à terre avait été
établi sur l'île de Bréhat, qui se trouvait heureusement
située par rapport à la direction des courants de marée,
et qui offrait d'ailleurs des havres d'une excellent tenue.
Les dépenses de construction du phare se sont élevées
à 531,679fr.28 cent., non compris la lanterne et l'appareil d'éclairage.
Le feu des Héaux est fixe, et sa portée lumineuse est
d'environ 20 milles pour un état moyen de l'atmosphère.
Sa hauteur au-dessus des hautes mers est de 45 mètres. Il a été
allumé le 1er février 1840. Un feu provisoire avait été
placé, dès 1831, au sommet d'une construction en charpente,
qu'on avait installée dans la partie la plus élevée
du plateau.
Une modification importante a été apportée, depuis
le 1er novembre 1877, au phare de Héaux, dans le but de permettre
aux navigateurs de pratiquer avec sécurité le passage