"Bréhat
Le premier souvenir commence sur les rochers de l'Arcouest où
le paysage surgit de la mer au détour du dernier virage qui surplombe
le Ferles, le bras de mer entre le continent et l'île. Cet appel
visuel est renforcé par le vent du large, l'odeur particulière
du goémon qui sèche au soleil et la marée bretonne
qui joue avec l'environnement, dévoilant à son gré
les mille visages de sa côte déchiquetée.
C'est une invitation à un voyage qui se veut intemporel. Le simple
fait de débarquer sur Bréhat nous rappelle notre condition
de marcheur, loin des modes de déplacement modernes. C'est à
pied et à cette allure naturelle que l'île se découvre
le mieux, chaque pas modifiant le décor, dévoilant un
charme nouveau, un détail, une couleur ou un parfum oublié.
La rupture la plus significative avec la vie contemporaine survient
cependant le soir, au moment du coucher du soleil. La pénombre
s'installant, l'île s'isole et semble même s'éloigner
lentement du continent qui scintille sans répit. L'air y est
plus vif, plus frais, piquant les joues et faisant parfois larmoyer.
L'espace se remplit de calme comme par enchantement. Lorsque la mer
est haute, le clapotis du léger ressac accompagne la douce cacophonie
des mouettes qui sommeillent sur les îlots alentours. A l'inverse,
certains soirs, alors que la mer s'est retirée, les algues et
la faune marine qu'elles abritent, se réveillent et semblent
respirer dans un bruissement indistinct.
Tandis que le ciel se teinte de ses ultimes lueurs, les anciennes demeures
s'éclairent peu à peu, dévoilant avec pudeur la
chaleur intime des lambris orangés, dans une ambiance douillette
et paisible. Bréhat permet alors une promenade dans un autre
temps, celui des corsaires et des flibustiers pour celui qui se surprend
à rêver ; un aperçu d'une période révolue
qui offre le loisir de flâner tard dans les ruelles jusqu'à
l'arrivée du sommeil
Les cartes postales ici présentées sont le témoignage
de leur époque. Certains d'entre nous ont peut-être le
souvenir de ce qu'elles décrivent, un petit monde à l'évolution
qui se veut lente. Pourtant le temps passe, même à Bréhat.
La création de nouveaux quartiers et de constructions récentes
témoignent du dynamisme des Bréhatins. Il faut parfois
de l'attention pour se repérer sur les vieux clichés qui
dévoilent une île dépouillée, presque sans
arbres et aux maisons éparses. L'autre indicateur de ces années
qui filent inexorablement est l'évolution des modes de liaisons
entre le continent et l'île. Le temps des vedettes de bois blanc,
rayées d'une ligne rouge ou bleue rend la mémoire nostalgique
pour ceux qui les ont connues. Leurs ronronnements et leurs rythmes
nonchalants durant la traversée du Ferlès faisaient office
de passage tranquille vers le dépaysement.
Les cartes postales enferment un peu de ces images perdues dans nos
mémoires. Elles retiennent une partie des sensations, et du plaisir
que nous avons eu à fouler les vieux pavés qui mènent
aux tertres surplombant la mer
C.Geneste."
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